Webzine Hors Série de Bit-Lit.com : Harry Potter

mardi 12 novembre 2013

Le deuxième gagnant du concours de nouvelles Val'Joly

Lunae de UnicornFlex


— Réveille-toi ! Allen ! Tu dois te relever ! 

Allen reprit difficilement conscience. Il lui fallut quelques secondes pour se resituer: ses sens étaient encore dans la confusion la plus totale, sa vision floue, ses yeux baignés de sang, son ouïe perdue, son toucher absent. Allongé au sol, il chercha d’une manière approximative dans des débris rocailleux sa dague de la main droite, son autre main, ensanglantée, le faisant atrocement souffrir au moindre mouvement. 

Autour de lui, les explosions continuaient de retentir, l’air était difficilement respirable, les auras magiques de ses compagnons disparaissent une à une. Allen devait agir. Toujours abasourdi, il dut employer toute sa force pour s’accroupir, et rouvrir les yeux. La vision qu’il eut le terrifia.

La troupe était décimée, ceux qui restaient et qui combattaient encore semblaient tous à l’agonie, gravement blessés et encerclés par un ennemi trop bien organisé. Ils n’avaient aucune chance face aux déviants qu’ils essayaient de combattre. Les magiciens de la troupe avaient presque été tous décimés. Ils ont dû être pris pour cible les premiers, pensa Allen en recouvrant comme il pouvait ses forces. À peine debout, il ramassa la dague d’une pauvre victime. Sans Lunae, sa dague qu’il ne parvenait toujours pas à retrouver, son pouvoir était considérablement réduit, et il ne pouvait pas, dans son état actuel du moins, invoquer le moindre sort sans que cela ne lui refasse perdre connaissance, et ne lui assure ainsi une mort certaine.

À peine sa nouvelle dague enchantée dans la main, il vit trois hommes se ruer vers lui, tous portant une cape noire, armés d’une épée courte et d’un bouclier de forme ronde. Trois déviants. Les déviants étaient d’anciens soldats ou magiciens de l’Ordre corrompus. Leur objectif n’était pas réellement connu, mais ils étaient aussi redoutables que redoutés.

Mais Allen n’était pas qu’un simple soldat, il faisait partie de l’Ordre. Sa cape blanche, en partie déchirée, ornée d’une tête de licorne blanche, le désignait comme une cible à abattre au plus vite. Malgré son incapacité à utiliser ses deux mains, tout se passa à une fabuleuse vitesse : d’une fluide rotation et dans le calme le plus total, il contourna le premier ennemi par l’arrière, lui trancha la gorge d’un coup rapide et cinglant, avant de planter la dague dans le ventre du second ennemi qui suivait, avec une facilité déconcertante, sous le regard impuissant du troisième. On aurait dit qu’il pouvait se mouvoir en se téléportant d’ennemi en ennemi. Le pied droit sur sa victime, Allen l’acheva soigneusement, avant de fixer son dernier opposant. Celui-ci lâcha son bouclier, avant de ramasser l’épée de son défunt camarade et de s’adresser à Allen :

— Abandonne, et nous t’épargnerons, dit l’ennemi inconnu d’une voix confiante et déterminée.

Allen ne répondit pas. Il avait perdu trop de sang, et accumulé beaucoup trop de blessures. Sa vue se troublait encore, il ne resterait pas conscient très longtemps. Son adversaire était un véritable colosse, il portait maintenant deux épées, qui, même non enchantées, auraient raison du magicien trop affaibli. Allen jaugea la situation.

À la surprise de son adversaire, Allen lâcha à son tour la dague, qui alla directement se planter au sol, avant de disparaître en cendre. Il était désarmé. Le déviant entama alors une course effrénée contre le magicien à la cape blanche.

En quelques secondes à peine, Allen murmura des paroles, redressa son bras valide, puis ouvrit le poing, où un cercle concentrique y était tatoué, et reluisait. Le soldat expérimenté connaissait pertinemment la suite, et dans un geste désespéré, entama un ultime saut vers Allen. Son dernier.

Le magicien mit pied à terre. Il avait utilisé tout le pouvoir qui lui restait pour lancer un éclair foudroyant. Non seulement il avait perdu sa dernière capacité offensive en foudroyant son adversaire, mais il avait aussi attiré toute l’attention sur lui. Quand il vit les magiciens adverses et les soldats se diriger vers lui, Allen pensa à sa mission, bien évidemment, « protéger le convoi à tout prix », mais aussi à Lunae, se demandant où elle avait disparue. Dans ses pensées, il regretta de ne pas avoir pu s’élever à la « transcendance », en fait, il n’aurait jamais vraiment su ce que c’était, ni même si elle existait hors des légendes. Il avait peur, peur que ses compagnons soient morts, que son maître le soit, peur de mourir. Mais il ne renonçait pas à la vie pour autant, il sentit la colère monter en lui, sans pouvoir la contrôler ni se l’approprier. 

Alors qu’il vit son bourreau approcher, un magicien dont il ne distinguait que les yeux à travers une capuche noire, il essaya de bouger, mais il était trop faible, ses membres ne lui répondaient plus, il ne pourrait qu’assister à sa propre exécution. Le bourreau, de son immense hache, prépara son coup, avec dans l'idée de la diriger avec une monstrueuse force vers le magicien. C’est alors que l’ennemi fut projeté avec une telle force et vitesse qu’Allen ne put suivre sa trajectoire. Un halo lumineux avait entouré Allen et le guérissait de ses blessures.

Comment cela était-il possible ? se demanda-t-il, avant de recouvrir de ses blessures. Celles-ci cicatrisaient à vue d’œil, la douleur disparaissait. Ce type de sort n’était connu que par l’élite de l’Ordre, un membre du Conseil. Le Conseil était la plus haute hiérarchie connue de l’Ordre des magiciens, on disait qu’elle regroupait les quinze plus grands magiciens vivants à une époque donnée. Personne ne connaissait réellement leur véritable apparence, ni qui ils étaient, n’apparaissant que lors d’évènements exceptionnelles lors d’incantations.

Ceux-ci étaient connus pour maîtriser chacun un pouvoir magique de dernière classe. La régénération instantanée en faisait partie. Mais qui ? Et pourquoi ? Des attaques et des meurtres de magiciens étaient malheureusement courants, et jamais un des Quinze ne s’y était manifesté. Le moment était mal choisi pour se poser ces questions, pensa Allen, encore surpris par ce qu’il venait de se passer. Quelqu’un, ou quelque chose, lui avait sauvé la vie, et avait maintenant disparu. Cela avait rendu furieux ses ennemis, incapables de faire quoi que ce soit devant le halo qui le protégeait.

Allen, qui retrouva un peu de son potentiel magique, pu ressentir alors l’aura de son maître, Yezel. Magicienne de premier classe, elle était rentrée dans l’histoire pour avoir mené la bataille de la troisième Lune à la victoire, et pour avoir ensuite refusé d’intégrer le Conseil, pour des raisons encore obscures. L’aura déferlante de Yezel se propagea instantanément sur tous les ennemis. Cette attaque était une des premières enseignées à l’académie, elle permettait, à la base, d’étourdir les animaux sauvages… pour un magicien ordinaire du moins. Quand Yezel jeta ce sort, la majorité des soldats perdirent connaissance et tombèrent, il ne resta debout que les déviants et magiciens assez puissants pour contrer cette attaque pourtant « banale ».

Dans la confusion, Allen retrouva son maître, qu’il voyait pour la première fois affaiblie. Habillée d’une robe blanche, le poing refermé, elle semblait hors d’elle, furieuse du déroulement de l’histoire, et marmonnait des mots qu’Allen ne parvenait pas à déchiffrer. Valor, un valeureux guerrier de l’Ordre, les rejoignit et prit la parole :

— On dirait qu’il ne reste que nous… En face, je compte six déviants, dont deux magiciens, encore debout.

— Je m’occupe des magiciens, vous deux, occupez-vous des autres, protégez le convoi, il ne doit pas tomber entre leurs mains. Faites attention, ceux-ci ont résisté à ma projection, ils sont donc plus que coriaces et ne doivent en aucun cas être sous-estimés, répliqua Yezel.

— Oui maître, répondirent Allen et Valor.

Valor, connu pour ne pas pratiquer de magie, était pourtant très rapidement rentré dans l’Ordre, car doté d’un sens inné de résistance à la magie, et surtout pour être le seul à se servir d’une immense claymore, qu’il maniait comme une vulgaire dague, et qui découperait d’un coup un ennemi trop imprudent.

Les deux élèves firent face aux ennemis alors que le brouillard de guerre commençait à se dissiper. Lorsqu’une bataille impliquait des magiciens, un nuage de poussières se formait, enveloppait la zone de combat, et obstruait toute vision. Lorsque ce dernier aurait totalement disparu, le combat reprendrait. Il était inconcevable qu’un des deux camps n’attaque avec la dissipation totale, au risque de se dévoiler, et ainsi se mettre en position de faiblesse. Les deux apprentis avaient donc quelques secondes de répit pour se préparer à ce combat. Allen et Valor se connaissaient peu, et bien que pratiquant un style de combat totalement différent, savaient leurs forces et faiblesses mutuelles. Allen était non seulement connu pour maîtriser de très nombreux sorts, mais aussi pour être un véritable stratège au combat, alors que Valor, était plus connu pour taillader avant de poser des questions.

— Ma magie n’aura aucun effet sur eux, la tentative de Yezel le prouve clairement, dit Allen. J’ai perdu Lunae, et je ne pourrai donc pas t’aider à les combattre en leur lançant des sorts magiques. Mais j’ai un plan, écoute attentivement ce que j’ai à dire, il en va de notre mission, et de nos vies respectives.

— Tes ordres seront mes actes, répondit Valor.

Malgré le peu de missions qu’avait effectuées Valor avec Allen, il lui faisait entièrement confiance, et bien qu’il émettait des doutes quant à la stratégie du magicien, il savait qu'Allen était bien plus expérimenté au combat que lui, et ferait tout pour s’y conformer.

Avant que le brouillard ne se dissipe complètement, Valor dévia dans un mouvement de réflexe une flèche visiblement adressée à Allen. Les déviants savaient très bien qu’il ne fallait jamais laisser un magicien en soutien, beaucoup trop dangereux pour eux. Quand le brouillard ne fut plus, Valor prit l’initiative et se rua vers les trois ennemis, seul, armé de sa Claymore. Le premier ennemi décocha une autre flèche, alors que les deux autres se préparaient à la parade. Lorsque la flèche toucha sa cible, Valor disparu dans un écran de fumée. Avant que les ennemis ne comprennent la supercherie, deux d’entre eux étaient déjà à terre, entaillés dans le dos. Le troisième, visiblement plus expérimenté que ses défunts alliés, s’était écarté prématurément de son groupe, et avait assisté à toute la scène. Il savait donc où était le vrai Valor, maintenant vulnérable à toute attaque. De plus, il savait le magicien suffisamment affaibli, et seulement capable de lancer des illusions. Il n’avait donc aucune raison de ne pas attaquer Valor. Ce fut une erreur, sa dernière. 

Alors qu’il se ruait vers Valor pour lui asséner un coup mortel, l’ennemi ressentit tout d’un coup une douleur effroyable au ventre. Il venait d’être tailladé d’un coup sec et maîtrisé. Comment était-ce possible ? Alors que la mort vint à lui, il comprit finalement ce qu’il s’était passé, et ce, avec une certaine admiration. 

Allen, un magicien, ne tenterait jamais d’aller au corps à corps, sauf en cas d’extrême nécessité, il avait pourtant fait le pari d’aller aider son allié après avoir lancé une illusion de Valor. Toujours privé de Lunae, Allen avait matérialisé une épée de lumière, jugée comme une des plus efficaces face à un adversaire non doté de pouvoir magique, pour pouvoir achever le dernier ennemi.

Il était un des seuls de son ordre à pouvoir maitriser plusieurs arcanes de la magie, les incantations et les sorts foudroyants étant sa spécialité, ce qui faisait de lui un adversaire mortellement imprévisible. 

Le plan était d’utiliser les compétences de chacun, et il fut brillamment exécuté. Cependant, une variable qu’Allen avait laissé de côté revint à lui. 

« 6 déviants, dont 2 magiciens », se remémora-t-il, mais où était donc passé le dernier ? Il ne pouvait pas sentir d’aura supplémentaire. Or il était impossible pour un déviant de cacher son aura, encore moins un humain. « Il a peut-être fui » se dit-il pour se convaincre. Lorsque Yezel revint, Allen avait compris qu’elle s’était dans le même temps défait des deux déviants magiciens.

— Le convoi est protégé, les ennemis sont tombés ou ont fui, il est temps de rentrer, dit Yezel, visiblement blessée de son dernier combat, d’une voix rassurée à ses deux élèves.

Lorsque Yezel s’apprêtait à monter sur son cheval, une flèche argentée sortit de nulle part et fila droit vers elle.

— Maître ! Hurla Allen, terrifié par la vitesse de cette flèche, et se sachant trop loin pour la dévier, et pas assez rapide pour pouvoir envisager de lancer un sort.

Il était trop tard, la flèche avait déjà transpercé Yezel, qui tomba de tout son corps, les yeux ouverts, et dont le sang commençait déjà à se répandre au sol. Alors que l’ennemi était introuvable, Allen accourut vers son maître, tandis que Valor s’empressa de rejoindre le convoi pour le protéger. Allen prit la main de son maître, il ne put retenir ses larmes. Sa main était froide, engourdie, Yezel lui sourit, et lui murmura : « Ne fais confiance à personne mon enfant, surtout pas le Conseil, un jour, nous nous retrouverons… Garde-la toujours avec toi ». Sur ces mots, Yezel disparut dans un nuage de poussières étincelantes. Dans son dernier geste, elle venait de lui rendre Lunae.

Allen, sous le choc, ne put comprendre les mots de son maître, et s’indigna de sa mort. Comment une simple flèche avait pu avoir raison d’elle ? Ses derniers combats l’auraient si affaiblie pour qu'elle n'ait pas pu dévier une flèche d’argent ? Allen se releva, toujours abasourdi, remit Lunae dans son fourreau, et retrouva le convoi et Valor. Il devait finir sa mission avant de faire le deuil de son maître.

*

Deux jours étaient passés, aucune autre attaque n’avait eu lieu. Allen, Valor et le convoi arrivaient à destination, aux portes de la capitale, où la garde impériale les attendait, devant des portes géantes.

D’un coup, Allen prit Valor à l’écart du convoi, sortit Lunae de son fourreau ; une prodigieuse puissance magique s’en dégageait.

— Tu l’as remarquée aussi ? Dit Allen à son allié en désignant une femme marchant avec le convoi.
— Oui mon ami, répliqua Valor, en dégainant sa claymore, elle ne fait pas partie du convoi.

La gagnante du concours de nouvelles Val'Joly

Oublié de Clélie Dumay


Pour atteindre le Creux-Rose ainsi que le temple qui lui avait donné son nom et s’y nichait depuis plus d’un siècle, il n’y avait que trois chemins pour qui venait des Terres de Nillet. Le premier, coûteux, était de passer par le nord et la Grande Eau, en traversant par bateau. Chaque passeur était doté d’une petite garnison destinée à dissuader les Bandits Bleus, comme ils aimaient à se faire appeler, d’attaquer les marchands et les voyageurs embarqués ; et en cas de besoin, à les mettre en déroute. Ces précautions n’étaient pas gratuites. Par le sud, il fallait contourner la Chaîne Blonde, constituée de plusieurs petites montagnes escarpées. Cette route était certainement la plus sûre, mais aussi la plus longue et la plus ennuyeuse, avec ses prairies à n’en plus finir. Or, Ynès n’était pas femme à perdre son temps. L’efficacité d’un mercenaire se mesurait, entre autres choses, à la rapidité avec laquelle il accomplissait la mission qui lui avait été confiée. Si les femmes n’étaient pas exclues de la profession, elles n’étaient pas non plus monnaie courante et il était encore plus difficile de se faire un nom que pour un homme. Ce boulot était le premier de cette importance qu’elle obtenait, car l’employeur n’était pas n’importe qui, et c’était une occasion qu’elle entendait bien saisir pour se tailler une place et une réputation. Par conséquent, en accord avec sa destination et ses capacités, elle avait traversé la Chaîne par un col ardu et se trouvait à présent en vue du Temple Rose, endormi au fond de son vallon.

Miloz n’avait pas rencontré autant d’obstacles pour atteindre sa destination. Parti du Royaume de Dau, à l’est, il n’avait eu qu’à avancer de villes en bourgades, puis de bourgades en villages, et à traverser quelques dizaines de lieues boisées. Il avait bien rencontré quelques brigands de presque grands chemins, mais rien de suffisamment sérieux pour l’arrêter ni même le ralentir, tant il se sentait confiant et plein d’allant. Il avait changé de voie à peine quelques mois plus tôt, passant d’aide-meunier pour son oncle à aventurier pour son propre compte. Il avait voyagé un peu plus loin que ses frontières habituelles, s’était fait connaître des petites gens alentour, de certains nobliaux également, et avait rendu de menus services, plus quelques-uns conséquents ; jusqu’à ce qu’un type vînt le trouver avec une demande particulière, qui l’avait mené là, dans ce creux à la touche pastelle sous le jour déclinant, surplombé par les crêtes et à-pics jaune d’or, qui avaient valu au petit massif le nom de Chaîne Blonde.

De plus en plus sûr de son succès, Miloz descendit le chemin de marches taillées dans la pierre claire qui menait à l’entrée de l’antique sanctuaire dont l’extérieur était tout de grès rose. Le bâtiment s’ouvrait sur un vestibule rectangulaire, mais le reste de l’édifice était de forme ronde. Sans réfléchir outre mesure, il entra et aussitôt reçut un coup fulgurant qui lui engourdit l’épaule gauche. Il poussa un cri mêlé de surprise et de douleur puis partit vers sa droite, à l’opposé de l’endroit d’où il estimait le coup venu. La vivacité des couleurs à l’extérieur rendait très difficile son acclimatation à l’obscurité du lieu. Son agresseur semblait s’en être très bien rendu compte. Il avait reculé dans les ténèbres, loin de la lumière qui entrait encore par l’ouverture mais allait en s’amenuisant. Malgré ses efforts, Miloz ne parvenait pas à localiser son ennemi, du moins jusqu’à ce qu’une voix s’élève, à quelque distance sur sa droite : « Si tu ne décarres pas immédiatement ton cul de ce temple, je te bute, connard. »

Miloz rit en entendant cette voix féminine. « Ah oui ? », répondit-il à l’obscurité. « J’aimerais bien voir ça ! » Un nouveau coup surgit de nulle part et vint percer la chair de son ventre. La salope l’avait frappé du plat de sa lame la première fois ! Et la seconde, il ne l’avait pas entendue approcher, alors même qu’il écoutait de toute son ouïe. « Tu veux jouer ? Très bien, on va voir qui est le meilleur à ce jeu-là », dit-il méchamment.

Il y voyait mieux, à présent, et avait dégainé sa propre lame, une épée plutôt courte mais qui cognait bien, qu’il avait récupérée d’un petit armurier à qui il avait filé un bon coup de main dans le temps. Le moment était venu de se prouver qu’il la méritait et qu’il avait bien appris à s’en servir. Il avança vers le fond de la pièce, longeant le mur dans son dos et s’efforçant de ne pas faire de bruit. Cette fois, il discerna l’éclat du métal tandis que la femme fondait sur lui et réussit à parer son coup. Il riposta aussi sec et vit rapidement que l’étrangère était beaucoup plus petite que lui et se battait avec une sorte de sabre. La forme recourbée de l’arme n’était pas un avantage face à l’épée de Miloz, plus résistante et plus brute.

Ynès s’en aperçut également mais c’était loin de suffire pour la décourager. Quelle que fût la raison de la présence de cet homme ici, il n’avait rien à y faire tant qu’elle n’en aurait pas fini avec sa mission. Elle mobilisa toutes ses compétences et lui tint tête sans difficulté. Son adversaire possédait clairement une grande force physique mais n’était pas un homme d’armes, elle pouvait le dire au premier coup d’œil. Il manquait d’entraînement et d’expérience, même s’il n’était pas dépourvu de bonnes bases. Elle s’échina à l’épuiser, bondissant d’un côté et de l’autre, puis en arrière, se mettant à l’abri de coups meurtriers ; et en effet, l’aventurier présenta bientôt des signes de fatigue. Elle lui assena une passe à la cuisse qui déchira le tissu et trancha la peau. Le bougre poussa un gémissement mais ne faiblit pas, lui interdisant de porter un autre coup plus fatal ou de le désarmer. C’était là un solide gaillard. Son épaule endolorie n’avait pas l’air de le gêner, non plus que sa blessure au ventre qui ne saignait déjà presque plus.

La mercenaire tenta de nouvelles feintes, fit quelques entailles supplémentaires sur le corps de son ennemi mais ne réussit pas à s’en débarrasser. Excédée, elle finit par tenter une passe plus audacieuse et lui infligea une nouvelle blessure à la cuisse, très proche de la précédente, et d’une gravité autrement plus importante. Ynès s’était attendue à ce qu’il reculât et s’apprêtait à porter le coup final. Au contraire, Miloz serra les dents et se rapprocha d’elle. Il rassembla toute sa force dans sa main d’épée et frappa. La combattante vit arriver la lame et para, mais elle était éreintée. Elle avait voyagé de très loin, pendant des jours et des nuits, et ne s’était pas attendue à rencontrer de la résistance dans le vestibule. De ce fait, elle n’avait pas pris le temps de se reposer. Là résidait son erreur. La puissance de cette attaque désespérée surpassait de loin les forces qui lui restaient. Elle para, mais la lame de l’épée fut déviée de sa gorge vers le bas et trancha les chairs de son flanc, plongea dans ses entrailles par le côté.

Ynès se figea, le regard fixé sur la plaie. Son sang paraissait noir dans l’obscurité grandissante. Tout à coup, elle se retrouva à genoux. Ses jambes s’étaient dérobées sous elle. La mercenaire commença à haleter et finalement leva les yeux vers son vainqueur, dont elle ne voyait quasiment plus les traits mais dont elle entendait la respiration saccadée, et elle perçut très distinctement le son du métal heurtant le sol de marbre.

L’aventurier sentait la panique l’envahir. Réfléchissant à toute vitesse, il décida de partir sur-le-champ et de revenir le lendemain, après s’être assuré que l’endroit n’abritait plus aucune âme qui vive. Miloz ramassa donc son épée, qu’il avait lâchée dans son moment de frayeur, et battit en retraite vers la sortie. La voix de la femme s’éleva alors, rauque de souffrance : « Ne partez pas ! Je ne veux pas mourir seule ici. » L’homme se figea sur le seuil. Pourquoi pas, après tout... se dit-il. Je lui dois bien ça. Il revint sur ses pas et posa au sol le sac qu’il avait remis sur son dos après l’avoir perdu pendant le combat. Il en sortit une petite lanterne miraculeusement intacte qu’il alluma. Les ombres furent repoussées dans les coins, permettant aux deux individus de se dévisager. La pâleur du visage de la mercenaire ne laissait planer aucun doute sur la mortalité du coup qu’elle avait reçu. Miloz repoussa l’arme de la femme hors de sa portée, pour qu’elle ne fût pas tentée de s’en servir dans un ultime acte, puis il s’approcha et s’assit en tailleur non loin d’elle. Ils s’observèrent en silence pendant un moment. Ynès étudiait la barbe drue, vieille de plusieurs jours, qui mangeait une grande partie du visage de l’homme. Alors qu’elle aurait pu occulter ses autres traits, elle mettait en valeur ses yeux d’un brun presque noir et brillants. Miloz remarquait quant à lui que cette femme avait abandonné tout souci esthétique pour se consacrer au pratique. Ses cheveux châtain clair pendaient sur son épaule, retenus en une longue natte qui avait été attachée en chignon avant le combat. Elle avait un air dur qui rendait son faciès sévère, mais elle était plutôt belle, avec ses lèvres pleines et ses yeux noisette en amande.

« Vous êtes venu pour l’écrin, vous aussi ? », questionna Ynès, qui s’était allongée avec difficulté. Elle semblait moins souffrir ainsi, mais elle continuait de perdre beaucoup de sang. Miloz songea qu’il n’avait rien à perdre à faire la discussion. Il lui répondit par l’affirmative et en profita pour se présenter. Elle lui rendit la politesse et bientôt, ils discutèrent à bâtons rompus pour repousser la mort, pourtant inéluctable, de la mercenaire. Ils s’étonnèrent rapidement d’avoir reçu une mission identique, presque au même moment. Plus étrange encore, Ynès avait été engagée quelques jours avant Miloz, justement le temps supplémentaire qu’il fallait quand on venait de l’ouest. Une telle coïncidence était-elle possible ?

Chacun était réticent à dévoiler le nom de son commanditaire, c’était contre les règles de l’art. Cependant, le mystère était trop épais, et en débattre les maintenait éveillés tous les deux. Ynès lâcha le morceau la première. Au point où elle en était, elle n’avait rien à perdre ou à gagner à le dire. Elle avait été engagée une petite quinzaine plus tôt par le Grand Apothicaire des Terres de Nillet. Après sa confession, Miloz n’avait plus qu’à lui rendre la pareille. Ce fut tout de même les dents serrées qu’il lâcha : « La Reine. » La mercenaire ne put s’empêcher d’éclater de rire, ce qui la fit tousser et cracher une salive rosâtre en plus d’irradier son corps de douleur. Vraiment ? Un aventurier sans expérience et sans réputation, inconnu au Palais, s’était vu confier une mission par la Reine elle-même ? C’était pourtant la vérité. Ils redevinrent graves. Cette histoire puait.

En fouillant un peu dans leurs passés respectifs à la recherche d’un lien entre eux, ils s’aperçurent qu’ils avaient tous les deux vécu au Palais à un moment donné de leur existence. Peut-être était-ce pour cette raison que la Reine avait engagé Miloz, parce que sa mère avait travaillé comme servante au Palais avant l’unification ? Juste avant de mourir. Il avait trois ans à l’époque. Ynès était un peu plus âgée lors de son séjour dans la capitale. En ce temps-là, les marchands étaient encore puissants et reçus à la cour. Ynès accompagnait son père qui venait visiter le petit roi et le régent, du même âge qu’elle. Des affaires inattendues avaient retenu le marchand en ville, et il ne pouvait se résoudra à renvoyer sa fille chez eux, au-delà des montagnes, alors que son épouse venait de mourir en couches, avec le nouveau-né. Le monarque n’avait pas de compagnon de son âge, alors c’est ce que devint Ynès pour lui.

Mais quel rapport tout cela avait-il avec leur mission ? Ynès se figea soudain, de façon si absolue que Miloz craignit qu’elle fût morte. Pourtant ses traits se ranimèrent et elle parla très vite, le souffle court : « Quand est-il mort ? À quel moment les conflits pour sa succession ont-ils commencé ? » Miloz se gratta le crâne, les yeux dans le vague. « À ce moment-là, je crois bien. Il y a vingt-quatre ans. » Ils restèrent silencieux un instant, puis Ynès raconta la suite de son histoire. Son père avait encore des affaires à mener lorsqu’on l’avait ramenée à lui après le décès du petit roi, emporté par une fièvre aussi inattendue que fatale. Elle n’avait même pas pu lui dire au revoir et avait beaucoup pleuré, avant d’oublier ce chagrin d’enfant.

Miloz aussi essayait de se rappeler cette période, mais il était si jeune alors... Il se rappelait sa mère, si douce, qui lui chantait des chansons et qui devait le laisser dans leur petite chambre chaque fois qu’elle était appelée dans les quartiers royaux. À force d’y repenser, de remuer des choses enfouies dans le temps, des souvenirs perdus affluèrent à sa mémoire. Il revoyait un soir en particulier. Non, une nuit. Il s’était réveillé et elle n’était pas dans le lit avec lui. D’habitude, il l’attendait sagement, mais cette fois-là il avait fait un cauchemar terrifiant et avait besoin d’elle, alors il était parti à sa recherche dans les couloirs froids. Inquiet de ne pas la trouver rapidement, il avait commencé à l’appeler, à crier d’une petite voix effrayée et en retour il avait entendu du boucan en provenance des grands appartements. Il s’était faufilé par une porte laissée entrouverte pour pénétrer dans la suite où sévissait un certain grabuge. On finit par le repérer. Un homme cria quelque chose d’une grosse voix qui l’avait effrayé et sa mère fut là, courant vers lui. Elle l’avait soulevé dans ses bras et calé contre son épaule, où il s’était lové, heureux et rassuré. De là-haut, il avait vue sur une pièce à quelques mètres derrière elle. Il y avait un grand lit, avec des draps et des couvertures d’une drôle de couleur. Ce n’était pas uni, avec du blanc, et du rouge aussi. Beaucoup de rouge.

« Putain, ils ont tué le roi ! Un enfant de sept ans ! » éructa Miloz, hors de lui. « Le régent était de mèche ! » Le teint d’Ynès devint cendreux, horrifiée de voir ses soupçons se confirmer si facilement. Elle respirait avec de plus en plus de mal. La douleur répandue dans tout son corps devenait impossible à supporter. Elle parla néanmoins : « J’avais passé la journée avec lui, le jour où il a été assassiné. Il était en parfaite santé, resplendissant de vie. La fièvre était un mensonge. Voilà pourquoi nous avons été piégés, vous et moi. Sans le savoir, nous connaissions cet immonde secret. » « Je vois bien ce qu’avait à y gagner la Reine, » dit l’aventurier. « Au final, elle avait peu de concurrence à craindre. Elle s’est débarrassée du régent l’année suivante, un banal accident de chasse je crois. L’unification a pris deux, trois ans, mais après elle a ramassé un royaume bien agrandi. Dau est le plus puissant, à tous les égards. Mais quel intérêt pour le Grand Apothicaire ? » La réponse apparut évidente aussitôt qu’ils se mirent à en parler. Il n’était pas appelé le Grand Apothicaire à l’époque, ce n’était qu’un apothicaire comme un autre, mais des rumeurs avaient toujours couru sur son compte, colportant qu’il était la tête pensante d’un groupuscule assassin. Il s’avérait que ce n’était pas que des rumeurs, finalement. Depuis l’unification, il détenait une sorte de monopole, non seulement en Terre de Nillet mais aussi dans tout le Royaume de Dau. Il était presque aussi riche que la Reine, voire même plus. Une exécution rapide par ses hommes, et en retour il avait obtenu la renommée et l’argent qu’il désirait.

Miloz s’était levé pour arpenter la pièce, trop fébrile pour rester assis. En faisant de grands gestes des mains, il avait rassemblé tous les morceaux du puzzle. Il s’arrêta enfin et se tourna vers Ynès, sur le point de lui demander ce qu’ils allaient faire. Mais Ynès ne pouvait plus lui répondre. L’homme cria sa rage, ses rugissements se répercutant dans le temple vide. Il ferma les yeux de la mercenaire, la porta au dehors et creusa pendant des heures à la lumière de la lune, puis il l’enterra et lui offrit la meilleure sépulture qu’il put. Après quoi, il retourna dans le temple et le fouilla. Il trouva en effet l’objet que la Reine avait commandé, un écrin ensorcelé pour être invisible de toute personne autre que son propriétaire une fois qu’un objet y était rangé. Il mit le petit coffre dans son sac et quitta le Creux-Rose pour des contrées plus peuplées. À la première occasion, il vendit l’artefact magique pour un excellent prix et partit en quête d’une personne qui pourrait lui apprendre à tuer, et à se venger.